Avoir foi : un acte paradoxal

(Cet article est un extrait du livre « Croyances » de Jean-Claude Carrière)

croire douteLe (…) paradoxe de la croyance est qu’elle est une certitude. Or tout acte de foi est d’abord une supposition, et par conséquent un acte de doute. « Je crois » veut dire non pas « je sais », mais « je suppose », « je pense » ou même « je parie ». Le mot vient du latin « credere », comme crédit, comme crédible. Mais cette opinion, car c’en est une, se transforme très vite en affirmation, en certitude proclamée. Alors que celui qui croit, par le fait même que sa croyance n’est établie par rien (sinon elle serait un fait, et nous n’aurions aucun besoin d’y croire), devrait se montrer prudent et dubitatif, il affirme au contraire avec force la véracité de l’objet de sa foi.

Nous sommes ici dans l’irréel : je ne connais pas l’objet de ma foi, je ne l’ai jamais vu, jamais entendu, mais je crois en la vérité de cet objet de toutes mes forces, jusqu’à tuer, et même jusqu’à en mourir. Nous nous trouvons en face d’une attitude extrême, qui échappe à toute raison, ou simplement à tout bon sens. Aussi est-il inutile de se briser la tête à tenter de désabuser un convaincu. Nous y perdrions nous-mêmes notre calme et notre santé, physique et mentale. Le mur nous résiste. Nombreux sont ceux qui ont essayé d’ouvrir une brèche, toujours en vain. Les croyants sont si profondément identifiés à leurs croyances que, pour les en faire dévier, il faudrait les éliminer – ce qui fut tenté dans l’histoire, et qui l’est encore, ici et là, des milliers de fois, vainement.

Comme plusieurs historiens et analystes ont remarqué, c’est précisément l’irréalité de la croyance qui établit sa force. Redisons-le : c’est parce-que toute croyance est un leurre, une haute illusion, que je peux facilement me l’approprier, et que je m’y accroche avec force.
Car -contrairement aux faits- elle ne se discute pas. Je l’affirme et cela suffit. Je dis la vérité, la seule vérité. Du même coup j’en deviens l’inventeur et le propriétaire -ce qui explique sans doute l’extrême dissémination, parmi nous, des hérésies et des superstitions.
A la limite, au-delà même des « religions combinées », nous aurions besoin d’un dieu par individu -tout au moins pour ceux d’entre nous qui ne peuvent pas se satisfaire de ce monde et ont besoin de croire qu’un ailleurs et un autrement nous attendent.

dogme celesteSi, un beau matin, tel ou tel dogme s’inscrivait en lettres de feu dans le firmament, impératif, clairement exprimé, dans un langage d’avant Babel, que deviendraient alors nos croyances éparpillées ? L’hypothèse d’une telle apparition est si improbable que cette question n’offre évidemment aucun sens. Mais elle pourrait constituer ce qu’Einstein appelait, quelquefois, une « expérience de pensée ». Et nous pouvons sans doute la prendre comme telle.

La réponse n’est pas facile.
D’un côté, il est certain que la plupart des êtres humains se prosterneraient aussitôt, soumis, le front dans la poussière, et proclameraient à la face du monde le nouveau dogme, impératif et venu cette fois du ciel, indiscutable.
Tous les êtres humains ?
Ce n’est pas certain.
La première stupeur passée, lorsque le dogme indiscutable se serait évanoui dans l’espace, il est probable, me semble-t-il, que des voix s’élèveraient ici ou là, inquiètes, sceptiques et même moqueuses, et même sans doute injurieuses. Sommes-nous bien assurés de ce que nous avons vu ? Ne s’agissait-il pas d’un truc, d’une astuce magique inconnue jusqu’à ce jour, d’un piège tendu par les extraterrestres pour nous épouvanter et nous asservir ? Ou tout bonnement un mirage ?

Avons-nous vraiment lu ce que nous avons cru lire ? Vu ce que nous avons cru voir ? Entendu ce que nous avons cru entendre ? N’était-ce pas d’avantage une hallucination collective, née de nos vieilles peurs, ou le fruit d’un jeu de hasard entre planètes ? Ou le résultat d’une nouveauté technique, à base de miroirs, tenue secrète par la secte qui en possède ici-bas le secret ? Ou tout simplement le diable, le vieux malin qu’on enterre sans cesse et ressuscite aussi bien qu’un dieu, ne nous a-t-il pas bercé de tromperies, à son habitude, en nous faisant avaler un immense mensonge céleste ?
Et ne devrions-nous pas, au lieu de nous prosterner, nous révolter contre cette manœuvre infâme ?

Très vite des divergences éclateraient, comme il est d’usage, des interprétations diverses du message jailliraient en tout point de la terre, des prophètes irrités se lèveraient pour proposer une lecture particulière du dogme et pour proclamer, chacun à sa manière, la vérité nouvelle, enfin formulée par qui de droit ; et naturellement des polémiques s’ensuivraient, des excommunications, des guerres, des massacres –pour finir dans l’incertitude ordinaire.
En outre, des hérésies, à coup sûr, se déclareraient, assez vite. Chacune voudrait lire le message à sa manière, le traduire, le tirer à soi, jusqu’à affirmer, deux ou trois siècles plus tard, que cette manifestation divine ne s’adressait qu’à la secte elle-même, seule porteuse de vérité.

 

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